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Former à l’UX à l’université : diversité des compétences et profils en T

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La notion d'expérience utilisateur (UX) s'est imposée dans le champ du numérique. À première vue, le concept semble facile à saisir : il renvoie à l’ensemble des perceptions, ressentis, attitudes et comportements individuels et collectifs qui déterminent la réussite d'un produit. Dans un écosystème fondé sur l’abondance des contenus et services ainsi que sur une relative gratuité de ceux-ci (offres freemium ou monétisation des données personnelles), l’UX est de fait un facteur de différenciation essentiel.

Plus profondément, le numérique est désormais tellement intégré dans notre quotidien qu’une application peut modifier des pans entiers de l’économie (vente, transports, hébergement, etc.).

Le sujet est de ce fait crucial pour la réussite de notre économie.

Sans surprise, les compétences liées à l’UX sont recherchées. Pourtant, les entreprises peinent à recruter et en fait, elles peinent également à exprimer leurs besoins réels en termes d’UX. Dans le même temps, former des spécialistes de l’UX nécessite de relever plusieurs défis, notamment pour les formations universitaires.

Cependant, l’université doit jouer un rôle à ce sujet : elle doit non seulement aider notre société à mieux comprendre les phénomènes qui la structurent ; elle doit aussi permettre la création d’emplois de haute valeur ajoutée au bénéfice des entreprises et de nos jeunes diplômés. L’université ne devrait pas seulement s’adapter à son environnement économique, elle devrait même l'inspirer.

Il demeure que l’UX pose d’emblée des difficultés au monde universitaire.

Premièrement, l’expérience utilisateur est par définition, pluridisciplinaire[1][2]. Une expérience utilisateur réussie associe des attributs de qualité esthétique (art, design) ; ergonomique (interface, utilisabilité) ; de pertinence (cibage, contenus), etc. Or, l’université est fortement structurée par les découpages disciplinaires.

Deuxièmement, les études universitaires se découpent en différents niveaux de diplômes, licence et master notamment, dont la logique relève en partie de la progression disciplinaire (avec une tendance à la spécialisation), mais aussi de l’insertion professionnelle (avec une tendance à la pluridisciplinarité).

L’UX est donc un cas d’école : comment former à l’interdisciplinarité, tout en assurant une spécialisation professionnelle ?

Quelques pistes ci-dessous.

Passer des intitulés aux compétences

La popularité du concept d’UX est plutôt récente, les compétences et les rôles qui lui sont associés sont ainsi peu établis. Il ne s’agit pas d’une discipline au sens universitaire du terme et les organisations ont des difficultés à exprimer leurs besoins. De ce point de vue, les offres d’emploi sont informatives de la difficulté à donner un sens univoque à ce terme.

Dans le cadre d’une approche centrée sur l’expérience utilisateur, les rôles donnés à un designer, un graphiste ou un ergonome paraissent souvent ténus. À ces disciplines établies s’ajoutent de nouveaux rôles : qu’est-ce qu’un lead UX ? Un évangéliste ou un stratège UX ? Que fait l’UX researcher ? Où se situerait finalement l’un des rôles les plus populaires, mais déjà “vieilli” de designer UX ?

Je laisse de côté le flou induit par le manque de traduction en Française de ces termes.

Même quand une entreprise a fait l’effort de formaliser ce qu’elle entend et attend vis-à-vis de ces rôles, cette réflexion lui est généralement propre.

De ce point de vue, l’UX serait un ensemble de pratiques situées plutôt qu’un ensemble de compétences attribuable à un intitulé de diplôme ou de poste.

Dans de nombreuses formations et organisations, les rôles UX mettent fortement l’accent sur les activités de design (et même de design graphique) ce qui ne correspond pas forcément aux compétences pertinentes pour répondre aux enjeux d'un projet.

Voir à ce sujet ce texte que j’ai écrit et qui appelle à une vision plus diversifiée et plus transversale des rôles associés à l'UX.

Voir également cette étude au Royaume-Uni qui montre une tendance à définir l’UX en relation à des disciplines préétablies (graphisme notamment) plutôt qu’en se référant à sa nature holistique originale du concept [3].

Cette situation est normale : d’un côté le monde économique et technologique évolue vite, ayant peu de considération pour les divisions disciplinaires ; de l’autre, le monde universitaire ayant pour mission principale de comprendre les phénomènes qui nous entourent en s'appuyant sur un corps de savoirs et de méthodes établis.

Ainsi, une approche par intitulé de poste (demande des entreprises) ou par discipline (offre de formation des universités) risque de se manquer continuellement.

En d’autres termes, les formations à l’UX doivent être centrées sur les compétences et non sur un alignement d’intitulés de diplôme avec des intitulés de poste.

Le professionnel de l’UX devra parfois faire appel à des compétences disciplinaires parfois très spécialisées (maquette, test utilisateur). Parfois, il servira dans un rôle plus transversal, d’orchestration des processus, voire de définition d’une stratégie.

En fonction de ses expériences, des projets ou des entreprises pour lesquels il s’engage, le professionnel de l’UX pourrait changer de rôle et s’adapter indépendamment de rôle défini une fois pour toutes [4].

Des profils en T à l’université ?

Les formations spécialisées (par exemple les diplômes d’art, design ou commerce) publiques ou privées ont souvent une approche plus pragmatique. Moins dirigées par les concepts, elles s’adaptent plus rapidement à la demande et combinent les compétences nécessaires à une insertion rapide vers les métiers émergents.

Pourtant, la communauté universitaire est dans son ensemble un formidable espace de savoirs et de savoir-faire et où la recherche devrait être le lieu de veille pour l’industrie. Les ingrédients sont donc présents pour que les formations universitaires s’adaptent à l’environnement économique et qu’elles l’inspirent.

Les profils dits en T [5] sont justement recherchés par les entreprises. Ces profils sont dits en T, car ils sont caractérisés d’une part par une expertise disciplinaire (la barre verticale) qui forme leur spécialité et d’autre part d’une transversalité (la barre horizontale) leur permettant d'articuler leur expertise avec d'autres disciplines.

**L’UX est un enjeu de qualité : une expérience de qualité est constituée de plusieurs facteurs qui s’accordent ensemble [1][2]. De ce point de vue, être expert dans un domaine de qualité n’est pas suffisant, notamment dans un poste managérial. Une vision d'ensemble est nécessaire pour exprimer correctement les besoins du projet, pour orchestrer la collaboration et établir une vision stratégique.

La question de la progressivité

La question qui se pose ensuite est celle de la progressivité. Dans quel ordre transmettre les compétences qui, par définition, ne sont pas simplement cumulatives ? Quels emplois viser à chaque niveau de diplôme ? Etc.

Les licences générales vont introduire une discipline par les concepts les plus généraux avec une spécialisation et une complexification progressives. L’essentiel de la professionnalisation arrivant au niveau master. À l’inverse des filières plus courtes et plus professionnalisantes, ne vise pas nécessairement une poursuite en master, bien que celui-ci puisse être une possibilité d’évolution vers un rôle plus managérial.

Il existe des besoins en compétences UX qui peuvent être couverts sans réaliser de formation niveau master. C’est le cas de la conception graphique, le design d’interface, l’analyse du trafic ou le support aux études utilisateurs [6].

En revanche pour des postes d'analyse et de management, une approche transversale visant à construire un profil en T est souhaitable.

Un parcours de master se proposant de former des spécialistes de l’UX doit proposer une approche originale et holistique. Les compétences clés des spécialistes de l’UX à ce niveau sont de manier les méthodes de recherche, la stratégie et l’agilité pour identifier les problématiques liées à l’UX et à organiser le processus à même d’y répondre.

En conclusion

Pour résumer mon point de vue en quelques mots :

Références

[1] Gateau, E., & Sloïm, E. (2019, October). VPTCS, un modèle transversal pour la qualité de l’expérience utilisateur. Paris Web. Retrieved January 2022, from https://www.paris-web.fr/2019/conferences/vptcs-un-modele-transversal-pour-la-qualite-de-lexperience-utilisateur.php

[2] Garrett, J. J. (2010). The elements of user experience: user-centered design for the web and beyond. Pearson Education.

[3] Branch, J., Parker, C. J., & Evans, M. (2021). Do User Experience (UX) Design Courses Meet Industry’s Needs? Analysing UX Degrees and Job Adverts. The Design Journal, 24(4), 631–652. https://doi.org/10.1080/14606925.2021.1930935

[4] MacDonald, C. M., Rose, E. J., & Putnam, C. (2022). An industry in flux: where does UX go from here?. Interactions, 29(2), 54-58.

[5] Johnston, D. L. (1978). Scientists Become Managers-The "T"-Shaped Man. IEEE Engineering Management Review, 6(3), 67–68. doi:10.1109/emr.1978.4306682

[6] Pernice, K. (2022). The State of ResearchOps: Untapped Yet. Nielsen Norman Group. https://www.nngroup.com/articles/researchops-state-untapped/